Posted by Philippe on July 24, 2016

Le journal «La Croix» a consacré un dossier au silure, à ses caractéristiques et à son impact dans le milieu aquatique.
Découvrez l'étude ici:

Et soudain l’été dernier, le voile se lève sur une des plus grandes énigmes animalières de l’histoire. Le quotidien anglais Daily Mail interroge le 15 juillet 2015 Steve Feltham, qui depuis plus de vingt ans campe au bord du Loch Ness, en Écosse, quêtant inlassablement le monstre légendaire. Le bonhomme l’affirme : « Nessie » finalement ne serait qu’un silure glane, cet énorme poisson-chat qui peuple les eaux douces européennes.

Le quinquagénaire précise ce qu’il considère comme « l’hypothèse la plus probable » : les silures auraient été introduits dans le lac à la fin de l’époque victorienne, auraient grandi jusqu’à atteindre pas moins de 4 m dans les années 1930, époque des premières photos présumées de Nessie, puis se seraient entre-dévorés au point qu’il ne reste quasiment plus de représentants de l’espèce aujourd’hui.

Le lendemain, le très sérieux The Times titre : « Le chasseur de Nessie résout le mystère du monstre. » L’Agence France-Presse sort une dépêche sur le sujet. Le 17 juillet, la plupart des journaux tricolores reprennent l’information et les réseaux sociaux s’emportent à l’unisson. Nessie le silure ? « C’est une idée avancée par un prétendu expert sans aucun fondement scientifique et qui alimente les fantasmes existant autour du silure, regrette Frédéric Santoul, chercheur au laboratoire écologie fonctionnelle et environnement (Ecolab) du CNRS à Toulouse et spécialiste du poisson. À commencer par sa taille : en Europe, il n’a jamais dépassé les 3 m. »

Car c’est bien sa dimension qui assure sa réputation au silure glane. La chronique lui prête des proportions sidérantes. Ainsi la littérature en la matière rapporte-t-elle au milieu du siècle dernier la prise d’un gigantesque poisson de 5 m et de 306 kg dans le Dniepr en Ukraine. Mais si les spécialistes la mentionnent encore aujourd’hui, c’est pour ajouter qu’aucun élément tangible ne la confirme vraiment. Sans compter que les projections poids/taille calculées à partir des pêches actuelles contredisent totalement la possibilité de pareil phénomène.

Alors bien sûr, des pêcheurs du Mékong, dans le nord de la Thaïlande, ont bien juré avoir attrapé un poisson-chat de 3 m pour 293 kg en mai 2005. Sauf que là encore, la pêche miraculeuse n’a été rapportée à la presse locale que deux mois après l’événement, et une fois le monstre… passé à la casserole. Pour l’heure, le record en France dûment constaté par huissier date d’octobre 2015 : un silure de 2,73 m pêché sur le Petit-Rhône (Gard).

Ce n’est déjà pas rien que d’imaginer de tels bestiaux dans nos cours d’eau. Et tant mieux s’ils n’atteignent pas tout à fait la dimension mythique du célèbre Namazu japonais, auquel le folklore populaire attribue bien des désastres. L’immense poisson-chat, échappant à la vigilance du dieu Kashima, remuerait ainsi les entrailles de la planète et serait responsable des tremblements de terre. Allez vous étonner, après, qu’on dise pis que pendre du silure !

Parce qu’il n’est pas seulement grand, le bougre, il est aussi affamé. Là encore, les contes et légendes abondent sur l’ogre des rivières, notamment dans les pays de l’Est et sur tout le bassin du Danube, son lit originel en Europe, à partir duquel il s’est répandu au sud et à l’ouest du continent au XIXe siècle. Il s’en raconte, des histoires qui font peur, sur le silure mangeur d’enfants, capable même de sortir de l’eau pour trouver pitance. Calembredaines, certes. Mais loin des écrits anciens, le très moderne Internet s’est chargé en 2012 de nourrir la crainte du croque-mitaine aquatique.

Les chercheurs de l’Ecolab toulousain ont diffusé cette année-là sur le Web une vidéo tournée de juin à octobre 2011 du haut du Pont-Vieux d’Albi surplombant un banc de sable du Tarn. Se regroupent là des pigeons qui font trempette et toilette. Ils ne sont pas seuls. Dans l’eau, des silures, barbillons aux aguets, captent leurs vibrations et régulièrement attaquent, en se projetant gueule ouverte sur leurs proies. Résultats : 28 % de réussite notent les chercheurs. Spectaculaire, la vidéo fait un buzz de tous les diables. « Des journalistes japonais, chinois, des gens de National Geographic se sont déplacés à Albi », raconte Frédéric Santoul. Évidemment, l’image du silure n’en ressort que plus inquiétante.

Des milliers d’années de cohabitation, peu de morsures

Un vil animal, ce silure ? Bouffeur d’oiseaux, de canards, voire de chiens, prétend la rumeur ? « C’est un poisson carnassier parfaitement opportuniste, reprend Frédéric Santoul. Il s’adapte, et son régime alimentaire est un vrai catalogue à la Prévert. Il peut certes manger des volatiles et des petits mammifères, mais c’est assez marginal. Il consomme surtout du poisson, des écrevisses américaines, des mollusques, des batraciens, des tortues même. En fait, ce qui est disponible dans son milieu. » Le cannibalisme est aussi une option. Horreur ! On se calme. La chose arrive aussi chez les autres carnassiers des rivières, et plus fréquemment même chez le sandre ou le brochet.

Il n’empêche. Avec sa taille XXL et sa mine patibulaire, le silure enflamme les imaginations. Et si c’était le grand requin blanc de nos fleuves ? « Depuis des milliers d’années de cohabitation avec l’homme, les cas de gens mordus se comptent sur les doigts d’une main, assure Frédéric Santoul, et encore, cela n’arrive que parce qu’un silure sent une menace, pour son nid par exemple. » Il faut le dire et le répéter : le silure ne présente aucun danger pour l’homme.

Quel impact sur les milieux aquatiques ?

Reste que le prédateur nage toujours dans les eaux troubles de la polémique concernant son impact réel sur les milieux aquatiques. Depuis le XIXe siècle, il s’est répandu à vitesse grand V dans tous les pays où des pêcheurs l’ont introduit. En France, son arrivée est relativement récente : le bassin du Rhône à partir de la Saône en 1966, la Camargue au début des années 1970, les bassins de la Loire et de la Seine au milieu de cette décennie, enfin celui de la Garonne au crépuscule des années 1980.

Son développement extrêmement rapide interroge, et ses détracteurs reprochent au silure un appétit démesuré qui risque de mettre en péril d’autres espèces. Un proverbe bohémien résume l’affaire : « Un poisson est toujours la proie d’un autre, mais le silure glane les mange tous. »

Un débat passionnel sur l’équilibre

Entre « pro » et « anti », et comme toujours sur ce type de questions, le débat est passionnel. Un équilibre naturel peut-il à terme se dégager ou faut-il au contraire intervenir par des campagnes d’éradication du silure sur certains sites ? Difficile de trancher. D’autant que les problématiques sont assez différentes en fonction des populations concernées, poissons d’eau douce ou poissons migrateurs.

« Pour les premiers, les études réalisées avec désormais trente ans de recul montrent que le silure ne provoque pas globalement de disparitions d’espèces, ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas de problèmes ponctuels dans certains endroits, explique Frédéric Santoul. Pour les seconds, le sujet est complexe, car il n’est déjà pas simple de quantifier le stock de ces espèces menacées, et qu’il faut aussi prendre en compte les effets sur les migrations des barrages construits sur les fleuves. »

Le silure est loin d’être idiot, et il a bien compris l’intérêt de camper autour des passes à poisson des barrages pour se payer un festin. Pour éviter cet écueil, les spécialistes préconisent pour l’heure de travailler sur l’aménagement des passes afin de fluidifier le trafic des migrateurs et de limiter l’influence du silure. « Les études se multiplient, et je pense que nous y verrons plus clair sur ce sujet d’ici quatre ou cinq ans », conclut l’expert toulousain.

Une certitude : bien des mystères restent à révéler sur le géant des rivières. Les chercheurs viennent ainsi de découvrir que les silures semblent émettre un son à partir de leur vessie natatoire. Des spécialistes belges, stéphanois et toulousains vont essayer de comprendre comment et pourquoi. Les silures communiquent-ils entre eux ? Il ne manquait plus que ça.

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